The Fall : tomber... dans l'oubli

Il y a de ces films, qui pour des raisons obscures ou insondables, se fait oublier du public. Non pas par sa mauvaise réception, mais par son cheminement qui n’aura peut-être pas su frôler les bonnes personnes au passage. J’ai eu le plaisir de redécouvrir l’un de ces malheureux dernièrement, et ces retrouvailles furent des plus satisfaisantes.

The Fall est la clé de voute de l’oeuvre actuelle de Tarsem Singh. Chronologiquement, le film suit ses années publicitaires et du vidéoclip ainsi que sa première offrande, l’énigmatique et trop lointain dans mes souvenirs The Cell. Il précède aussi des oeuvres tardives et plus complaisantes dans leur ensemble (The Immortals et Mirror Mirror). Rétrospectivement, il s’agit de l’offrande la plus intéressante du réalisateur et d’un film qui, par sa fraîcheur et son traitement jouissif, mérite notre attention et mon acharnement. 

The Fall se situe, en premier lieu, dans un hôpital californien des années 20 et met en scène Alexandria, une jeune immigrante âgée de 5 ans qui est en convalescence à la suite d’une fracture du bras. Elle fera la connaissance et se liera d’amitié avec Roy, un cascadeur hollywoodien qui est cloué au lit, paralysé des jambes à la suite d’une cascade équestre qui s’est mal déroulée. Pour se désennuyer (par la suite, d’autres motifs feront surface), les deux concocteront un conte imaginaire qui se dévoilera en parallèle au sein du film. Ce dernier illustre une bande d’ostracisés au sein d’un royaume fictif mené par l’odieux empereur Odious. Les membres de ce groupe, aux origines et habiletés différentes, ont tous un point en commun qui les unit; ils furent tous doublés et bannis par Odious, et ils souhaitent tous sa mort. Ce point de départ mènera nos fugitifs au travers de péripéties dictées par Roy et corrigées par moments par Alexandria, qui seront tous influencées par des objets et des gens de leur entourage, ainsi que des événements qui se déroulent autour d’eux. Plus que nos histoires (imaginaires et réels) progresseront, plus que la rancoeur et la détresse qui habite Roy se projetteront au travers de sa fable et ce dernier s’en servira afin de manipuler la jeune Alexandria jusqu’à l’inévitable chute (au sens propre et figuré), de l’histoire de nos protagonistes au sein des deux univers.

Ce qui nous attire, en premier lieu, vers The Fall est son ambition. Tourné ici et là pendant 4 ans au travers de 18 pays dans le monde entier et n’usant d’aucun effet spéciaux numériques, le résultat que nous offre Singh dévoile l’une des imageries les plus saisissantes qui m’aient donné de voir au travers du cinéma contemporain (normal venant d’un enfant de la pub et du vidéoclip). Le film est rempli à ras bord de tableaux (car ce qualificatif n’est pratiquement pas de trop) ou le cadrage, les couleurs et l’action, fructueux mélange d’accessoires et de notions culturels, qui représente bien l’association de nos vengeurs aux origines diverses, furent soigneusement planifiés afin de nous offrir un visionnement qui, de plan en plan, brûlera notre rétine et marquera notre imaginaire à jamais.


L'un des multiples "tableaux" du film
Par contre, ce n’est pas seulement la beauté plastique qui justifie la qualité d’un film et, les plus grands détracteurs de The Fall, n’auront pas manqué de le souligner. En effet, la majorité d’entre eux trouve que le film de Singh use énormément de poudre aux yeux pour véhiculer, au bout du compte, une histoire un peu trop simpliste à leur goût et dénuée de fond et d’originalité pour expliquer l’image, qualifiant le réalisateur comme un esthète plutôt qu’un auteur.


C’est sur ce point que j'interviens. Je ne peux m’empêcher d’être d’accord avec la simplicité et une certaine « maladresse » du propos que ces gens soulignent qui aurait pu faire de ce film, autre chose. Par contre, je ne crois pas que cela l’affaiblit. Bien au contraire, c’est ce qui le rend encore plus attachant à mes yeux. J’appréhende The Fall non pas en fonction de ce qu’il prétend être, mais en fonction de ce qu’il est : un film. Un film qui rend hommage à la force et à la beauté du cinéma, à son pouvoir de raconter des histoires au public. Il s’agit là d’une excuse qu’on entend trop souvent, mais, malgré nos ambitions les plus érudites, il réside toujours en nous une certaine naïveté face à l’appréciation d’un film en fonction de son histoire et de ce qu’on y ressent. Cette magie s’opère avec The Fall, qui ne cesse de revenir à la fonction narrative du cinéma. Que ce soit dans le cadre spatio-temporel du film (l’âge d’or Hollywoodien), dans la conception imaginaire du monde fictif, où plusieurs lieux connotés et physiquement séparés se relie grâce à la magie du montage (la tour Eiffel, le Taj Mahal et plusieurs autres lieux d’Amérique, d’Europe et d’Asie sont tous au sein de l’empire fictif d’Odious) ou dans la notion du mensonge embelli qui parcourt le film afin de faire croire ce que l’on veut à qui le veut bien, l’oeuvre de Singh est traversé par la force qu’on a d’accepter et de concevoir l’imaginaire, le faux, le temps d’une histoire, d’un film donnant, à mon sens, toute la légitimité à la démarche du réalisateur. Cette simplicité volontaire se fait sentir jusqu’à la fin du film où, malgré le dénouement plutôt déprimant et mélancolique de nos histoires réelles et fictives, la conclusion devient peu à peu optimiste jusqu’aux derniers plans où les mensonges (encore) de la mère Alexandria vis-à-vis l’état actuel de la carrière de Roy, permet à notre jeune héroïne de s’enthousiasmer devant des cascades impressionnantes et loufoques de plusieurs grands films muets de l’époque. Difficile de ne pas faire le lien lorsque le film se conclut comme tel. 

Ce sont pour ces raisons que je voulais souligner ce film oublié de notre souvenir cinématographique. S’il n’a pas trouvé preneur, je pense que c’est parce qu’il n’a pas su convaincre le bon public. Sa difficulté à voir le jour et à être diffusé dans les circuits l'a fait stagner au sein du milieu critique, qui n’aura pas été tendre à son égard. The Fall devient, à mon humble avis, une oeuvre qui fait le pont entre le cinéma d’auteur et le cinéma grand public et qui est une excellente introduction au cinéma non commercial pour tous ceux qui voudraient s’initier. Parce que malgré son imagerie forte, son style narratif moins traditionnel et sa brochette d’acteurs absente de gros noms, il reste avant tout une oeuvre conçue pour les plus naïfs et simplistes d’entre nous, ceux qui sont encore capables d’être touché par ce qui est fabuleux et imaginatif, ceux qui peuvent lâcher prise par moments afin de tout simplement apprécier. Je n’ai pas honte de dire que je suis encore l’un d’entre eux.

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